Finalement, on ne sait plus à quoi ressemble aujourd'hui la chanson congolaise. En plus d'une pauvreté évidente de ses textes qui traitent presque tous des mêmes sujets, il faut encore subir et supporter un parasitage généralisé des patronymes de personnes en quête de notoriété. La célèbre Rumba congolaise est devenue une musique fade, polluée par une ribambelle de noms à n'en plus finir. On appelle ça « mabanga » ou dédicaces. Trouvez-moi une seule chanson congolaise (des deux Congo) où entre « les chéris je t'aime ou reviens-moi mon amour » il n'y a pas une dédicace, un nom assorti avec la mélodie ou lancé à la volée entre deux notes. Ce n'est plus de la Rumba, c'est la Mabanga, devenue incontournable et omniprésente dans les albums.
Il faut dire que les « mabanga » sont devenues une vraie source de revenus pour nos stars en ces temps de baisse dans la vente de disques et du piratage des ½uvres musicales. De ce point de vue on peut parfaitement comprendre que presque tous y recourent. Il faut dire aussi qu'il y a là un vrai marché : beaucoup de nos compatriotes sont prêts à payer des centaines voire des milliers d'euros ou dollars ou encore de francs CFA pour avoir une dédicace dans une chanson si ce n'est toute une chanson à leur gloire. Aujourd'hui lorsqu'on écoute une ½uvre musicale congolaise on a l'impression d'écouter les veilles émissions d'annonces de radio Congo genre Week-end na Brazza.
Remarquez, les Mabanga sont une particularité de nos chansons, du Coupé-décalé qui en est le clone et d'autres styles qui s'inspirent de la rumba congolaise. Je ne comprends pas les textes des chanteurs sénégalais, maliens et autres béninois, mais je ne crois pas que leurs chansons soient aussi inondées de « n'kombo ». Peut-être entendra-t-on des noms d'hommes politiques dans les chansons de Tiken Jah Fakoli mais lui, ses intentions politiques sont clairement affichées. En tout cas, je n'ai jamais entendu par exemple de chansons françaises ou américaines qui reprennent en boucle tout ce que Paris, Londres ou New York compte de célébrités ou de grands couturiers ! C'est culturel dira-t-on, c'est notre musique et c'est comme ça !
Encore si les choses se limitaient aux sapeurs, hommes d'affaires, journalistes ou autres anonymes et fans de musique prêts à tout pour une « dédicace » cela ne me gênerait pas ! Le problème c'est que l'on entend de plus en plus de noms de politiques ou de membres de leurs familles sans réellement savoir pourquoi. Les Mabanga seraient-ils devenus un enjeu politique ? Sont-elles, sans que personne ne s'en rende compte, devenues des vrais instruments de propagande pour certains politiques ? Comment ne pas le penser lorsqu'il n'y a presque plus aucune chanson qui sorte sans qu'il n y ait le nom d'un député, d'un conseiller, d'un ministre ou même du président de la république lui-même ? Certes la plupart d'entre eux ne demandent pas, explicitement à être cités, mais ils ne font rien, non plus, pour qu'ils ne le soient pas et on peut penser que certains espèrent, au contraire, en tirer un profit en matière de communication.
Lui Olomidé, champion toutes catégories de la récitation des noms dans ses chansons illustre à lui tout seul, la dérive de cette forme communication politique. Il suffit d'écouter ses derniers albums : dans « Monde Arabe », sorti en 2005, on avait eu droit à une chanson dédiée très explicitement à l'une des filles du président de la République mariée au maire de la capitale, lui-même très fréquemment cité, et une autre dédiée à la première dame du pays ; dans son dernier opus, sorti il y a quelques mois, il récidive. Une des chansons porte le nom de la fille et conseillère en communication du président de la République, en plus d'y avoir cité presque toute la fratrie présidentielle. Que cachent tous ces mabanga ? Est-ce un message subliminal destiné à imposer une pilule que de plus en plus de Congolais ont du mal à avaler ?
Qu'est ce que le nom de famille du chef de l'Etat vient-il faire dans une chanson populaire, à côté de ceux des « chégués » du rond-point Victoire et ceux d'autres voyous de la place de Paris ou de Bruxelles ? Pourquoi impose-t-on aux mélomanes ces noms dans des chansons qu'écoutent tous les Congolais quel que soit leur bord politique ? Je peux aimer la musique de Papa Wemba et ne pas aimer le maire de Brazzaville, apprécier les mélodies de JB Mpiana et ne pas porter le ministre de la Communication, Alain Akouala ou le premier ministre Adolphe Muzito dans mon c½ur. Où est le respect de l'amateur de rumba ou du dombolo là dedans ? Que pensent ces millions de Congolais qui ont du mal à " joindre les deux bouts " lorsqu'ils dansent sous les : Na Oyo to liaki bien na ébélé ? Ne peuvent-ils pas avoir l'impression que l'on se moque d'eux, eux qui ont tant de mal à nourrir leurs familles ?
Reste que la majorité de nos compatriotes ne sont guère choqués. Ils raffolent même de ce ndombolo politisé. Peut-être pensent-ils que « jamais ba koufa ka n'zala na n'danko ya monkonzi ». Nous sommes pourtant nombreux à dire que les politiques dans notre pays ne font pas leur travail, nous sommes plusieurs à condamner la politique qui est actuellement menée dans notre pays. Pourtant, cela ne nous empêche pas de danser le week-end sur des rythmes qui évoquent les amourettes du maire de Brazzaville avec la fille de notre cher président de la République ou qui souhaitent bonne fête à madame sa femme. Viva, soutien ! Après tout, ne sommes-nous pas la génération du ébonga é bonga té toujours meilleur !
Nos stars sont des griots, de véritables bouffons conviés à la table du roi. Ils se fichent de la souffrance du peuple et seul l'argent compte pour eux. Pour quelques pétrocfas ils seraient capables de chanter des hymnes à la gloire du diable. Peut-on s'étonner dans ce cas que notre musique n'ait jamais été à même de voyager, de traverser les frontières du ghetto ? Que penserait le public français si Johnny Halliday sortait un single à la gloire de son ami Sarkozy ? C'est presque donc normal que les chansons de Koffi ne sont pesque jamais diffusées sur les médias des grandes capitales d'Europe, d'Amérique ou d'Asie.
Nos amis du pouvoir devraient se le rappeler : il y a quelques années, un nom était omniprésent sur les lèvres de nos stars et sur leurs disques. Saddam Hussein. Aujourd'hui, il a totalement disparu et on sait pourquoi. Le même sort attend les Hugues golden de Brazza, les Ngouli, les cerveaux bleus et autre N'dengué que l'on entend partout. A bon entendeur salut !
Pour ma part, j'ai pris une résolution. Je n'achèterai plus ces albums qui évoquent de manière désinvolte de biens vils personnages responsables de la misère de nos compatriotes. Sinon ce serait encourager la bêtise. Je pense ne pas être le seul à penser que la plaisanterie a assez duré.
Justin Osalikongo